§178 — Le colonialisme prend un visage inédit en s’appropriant les données sanitaires, génétiques et démographiques des populations fragiles, nouvelles terres rares du pouvoir ; la connaissance partagée doit devenir un bien commun et non un levier de domination.
Chapitre 4 - Préserver l’humain dans la transformation - Vérité, travail, liberté › Préserver la liberté face à la dépendance et à la marchandisation › Briser les chaînes des nouvelles formes d’esclavage
Le texte du paragraphe — §178
Le colonialisme revêt de nos jours un visage inédit. Il ne domine pas seulement les corps, mais s’approprie les données, transformant les vies personnelles en informations exploitables. Des territoires entiers, en particulier ceux de moindre importance géopolitique et de plus grande fragilité structurelle, sont actuellement traversés par une nouvelle logique d’extraction : celle des flux sanitaires, profils épidémiologiques, cartes génétiques et données démographiques. Ce sont là les nouvelles “terres rares” du pouvoir : des informations vitales qui, une fois mises en relation, peuvent servir à entraîner des modèles prédictifs, à orienter des stratégies d’investissement, à anticiper les crises et surtout à sélectionner les personnes et les choses qui comptent. Celui qui détient les données sanitaires de populations entières, aujourd’hui souvent collectées sous le couvert de l’aide, de la recherche ou de l’innovation, détient en réalité un levier structurel sur l’avenir : il peut modeler les besoins et les marchés. Et il peut décider, avant les autres, à qui destiner les médicaments, les investissements et les protections. C’est là que se joue l’un des enjeux moraux les plus urgents de notre époque : transformer la connaissance partagée en bien commun, et non en levier de domination ; rendre aux peuples non seulement les données qui les décrivent, mais aussi la possibilité de décider comment elles seront utilisées, par qui et pour qui. Autrement, l’ère numérique ne sera pas postcoloniale, mais coloniale sous une nouvelle forme.
Les affirmations qu’il éclaire
Laurent Alexandre
- Nuance — La puissance de calcul permet de comprendre et modéliser le vivant : Le pape reconnaît la puissance des modèles prédictifs construits sur les données du vivant, mais il retourne l’usage : cette connaissance ne doit pas servir à sélectionner et modeler les marchés au profit de ceux qui détiennent les données, mais être rendue aux peuples comme bien commun, avec le pouvoir de décider comment elle sera utilisée.