§173 — Rien dans l’IA n’est immatériel : l’économie numérique repose sur un travail invisible et exploité (étiquetage, modération, extraction des terres rares) et sur des circuits numériques utilisés par les réseaux de traite.
Chapitre 4 - Préserver l’humain dans la transformation - Vérité, travail, liberté › Préserver la liberté face à la dépendance et à la marchandisation › Briser les chaînes des nouvelles formes d’esclavage
Le texte du paragraphe — §173
Cette vision déformée de la personne se traduit aujourd’hui par diverses formes d’asservissement directement liées à l’économie numérique. Rien, dans le monde de l’IA, n’est immatériel ou magique. Chaque réponse qui semble immédiate et parfaite provient d’une longue chaîne de médiations, d’un vaste réseau de ressources naturelles, d’infrastructures énergétiques et, surtout, de personnes. Une part importante du fonctionnement de l’économie numérique repose sur le travail silencieux de millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles mais essentielles : étiquetage des données, modération des contenus – souvent très mauvais –, apprentissage des modèles. Dans de nombreux cas il s’agit de jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent laborieusement pour un salaire de misère. À cette fatigue invisible s’ajoute celle, encore plus brutale, de l’extraction des ressources nécessaires à la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA. Dans certaines régions du monde, des enfants et des adolescents travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares. Des corps marqués, mutilés, utilisés pour que le flux de calcul ne s’interrompe jamais. En outre, des réseaux criminels utilisent des plateformes en ligne, des systèmes de messagerie, des paiements anonymes et des techniques de profilage pour recruter, contrôler et déplacer des victimes de la traite, fréquemment mineures, transformant hommes et femmes en “données” à tracer et en “colis” à déplacer au sein des mêmes circuits numériques qui soutiennent une grande partie de l’économie mondiale. Cette réalité interpelle profondément la conscience morale de notre temps. Il ne suffit pas d’invoquer l’efficacité, ni de célébrer les bienfaits de l’innovation, s’ils reposent sur une chaîne d’exploitation qui reste délibérément invisible. Si une technologie promet l’émancipation mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le principe fondamental de la dignité de la personne.
Les affirmations qu’il éclaire
Laurent Alexandre
- Nuance — L’IA est une valeur économique et un moyen de vie riche : Le pape n’annule pas les bienfaits de l’innovation, mais il conditionne leur célébration : ils ne suffisent pas comme justification si la valeur économique de l’IA repose sur une chaîne d’exploitation délibérément invisible et produit de nouvelles subordations mondiales.